Les marchés des produits de l’élevage de ruminants N° 353 Septembre 2023

Concernant les producteurs européens, la cotation a chuté quelques semaines avant Pâques, puis s’est redressée via une relance ponctuelle de la consommation qui a permis d’alléger les marchés. En Océanie, le confinement semble poser d’autres soucis : ralentissement de la productivité des abattoirs en Nouvelle-Zélande ou encore nécessité d’une aide de l’état, en Australie, pour continuer d’exporter de la viande ovine par voie aérienne. (rédigé le 23 avril)

La cotation française rebondit après Pâques

La situation au mois de Pâques, en termes de reports d’agneaux, a été finalement moins catastrophique qu’on n’aurait pu le craindre : grâce aux efforts des opérateurs des différents maillons de la filière, le marché français de la viande ovine s’est désengorgé quelques jours seulement avant le fameux dimanche pascal. La plupart des distributeurs ont privilégié l’agneau français, en diminuant temporairement leurs achats de viande importée ou en congelant une partie de l’agneau chilled néozélandais. L’Interprofession a développé une communication forte autour de l’agneau français et des opérateurs ont pris des initiatives exceptionnelles, tels que des drive géants, pour diversifier les formes de commercialisation de leurs animaux.

Les agneaux surnuméraires semblent avoir trouvé leur débouché, au prix d’une forte baisse de valeur : la cotation française avait en effet perdu 35 centimes entre les semaines 13 et 14. En semaine 15, semaine de Pâques, le cours a regagné à peine 0,02 €/kg, alors même que les ventes étaient annoncées particulièrement dynamiques.

En semaine 16, on observe un nouveau redressement de cette cotation française, qui illustre probablement, avec un peu de retard, le désengorgement du marché français pour Pâques (retournement de situation avec ventes importantes juste après l’établissement du cours national de la semaine 15) : celle-ci a gagné 10 centimes d’une semaine sur l’autre, à 6,30 €/kg. La proximité du Ramadan avec Pâques, qui démarre le 23 avril cette année, peut éventuellement contribuer à cette hausse du cours post-Pâques pour les pays producteurs de l’UE.

D’un point de vue de la production nationale, les abattages des semaines 14 et 15 auraient permis d’absorber les reports de la semaine 13, malgré des effectifs abattus un recul par rapport à la même période de 2019.  En semaine 15, les abattages d’agneaux auraient même été supérieurs à ceux de la semaine de Pâques l’an passé, selon les données d’Interbev (Ovinfos), avec un retour  la normale en semaine 16 (abattages équivalents à ceux de l’an passé une semaine après Pâques).

Le nombre d’agneaux français disponibles pour cette période festive aurait été en recul par rapport aux années précédentes, ce qui aurait aussi participé à cet équilibre tardif de l’offre et de la demande pour Pâques (moins bonnes performances sur les luttes du printemps 2019 ? moins de brebis luttées à cette période ? baisse du cheptel ?).

Après ces semaines agitées, les sorties auraient retrouvé un niveau plus modéré en semaine 16, compris entre 70 et 75 000 agneaux/semaine (contre 100 000 pour la semaine 15, de Pâques), selon les estimations de l’Interprofession. Même si le pire a été évité pour Pâques, les opérateurs doivent rester alertes : le Ramadan débute le 23 avril et des sorties importantes d’agneaux en ferme sont prévues de mai à fin juin, avec notamment les premiers agneaux d’herbe et ceux issus du troupeau laitier. Les opérateurs du secteur ovin lait estiment des sorties d’agneaux Lacaune à environ 35 000 agneaux/semaine, soit un surplus de 3 000 à 4 000 agneaux/semaine par rapport à l’an passé (exportations moindres vers l’Italie, entre autres). La viande d’import, dont les prix sont particulièrement bas en ce temps de crise, est aussi à prendre en compte (R-U, Irlande et Espagne, surtout).

En outre, les nouvelles habitudes alimentaires des Français développées pendant le confinement vont perdurer au-delà du 11 mai : la RHD ne reprendrait pas totalement avant mi-juin et, même si la consommation des Français en viande d’agneau s’est fortement relancée deux semaines avant Pâques, tous circuits, celle-ci pourrait avoir chuté de façon significative durant le confinement, selon l’Interprofession…

Royaume-Uni : redressement du cours britannique depuis Pâques

Dans un mouvement quelque peu inhabituel, le prix de l’agneau britannique s’est redressé depuis Pâques : supérieur aux niveaux de l’année précédente, bien que toujours nettement inférieur aux niveaux pré-confinement. .

En mars, le nombre d’agneaux abattus au Royaume-Uni a fortement diminué, selon Defra : -10% /mars 2019, à 891 000 têtes. Le nombre de réformes a aussi reculé de 5%, à 131 900 têtes. La totalité de la baisse est enregistrée en Grande-Bretagne, l’Irlande du Nord enregistrant une légère hausse. Ce même mois de mars, le poids de carcasse des brebis comme des agneaux a diminué d’une année sur l’autre : les brebis étaient plus légères de 5 kg en moyenne (cependant le poids moyen était particulièrement élevé en mars 2019). La production de viande ovine britannique a ainsi fortement chuté (-14% /mars 2019). Attention toutefois, les conditions du marché ont radicalement changé le lundi 23 mars avec l’entrée en confinement du Royaume-Uni et la baisse de la demande en France. L’essentiel de la baisse de la production a eu lieu au cours de la dernière semaine de mars.
Selon AHDB, les abattages d’ovins étaient légèrement supérieurs en semaine 15 à ceux de la semaine de Pâques 2019, probablement en réponse à une demande haussière. En semaine 16 (se terminant le 19 avril), ils ont en revanche baissé de 20 000 têtes d’une semaine sur l’autre, à 80 000 têtes. Cette réduction illustre le nombre réduit d’enchères organisées après Pâques.

Toujours selon AHDB, de nombreux consommateurs font davantage attention à leurs dépenses en raison de leur revenu réduit pendant le confinement et de la récession économique qui va suivre. La demande au détail de coupes coûteuses des viandes les plus chères, dont l’agneau, se reporte sur des produits moins chers et plus rapides à cuisiner pour les enfants comme la viande hachée de bœuf… Si certains pays européens entament un lent et progressif déconfinement, les deux plus grands clients de la viande ovine britannique en restent à un confinement strict (France et Irlande).

Irlande : hausse des cours après Pâques

Après avoir perdu 40 centimes d’euros entre les semaines 12 et 14, le cours des hoggets (agneaux de report nés au printemps 2019) a rebondi pendant la semaine de Pâques, de +45 centimes. Il s’est ensuite stabilisé en semaine 16. Comme au Royaume-Uni et en France, la situation est très inhabituelle : la cotation s’est redressée fortement en semaine 15 (semaine de Pâques) et reste depuis à des niveaux élevés, tranchant avec la rechute post-Pâques traditionnelles.

Conjointement, une semaine avant Pâques (semaine 14, se terminant le 5 avril), on cote les premiers agneaux irlandais de la nouvelle saison. En trois semaines, ces agneaux de printemps prennent 13 centimes d’euros le kilo. Le cours de l’agneau de saison reste toutefois bien en-deçà de son niveau de l’an passé.

D’un point de vue de la production irlandaise d’ailleurs, la finition des agneaux de printemps est signalée par l’Irish Farmer Journal comme étant plus longue qu’usuellement, ce qui n’est pas surprenant compte-tenu des conditions météorologiques difficiles de ce printemps. Les abattoirs continuent alors de s’approvisionner en hoggets, bien qu’ils commencent à se raréfier.

En semaine 15, semaine de Pâques, les abattages ont fortement augmenté par rapport à la semaine précédente, de près de 10 000 têtes, à 50 000 têtes. Toutefois, c’est 7 000 têtes de moins que le pic d’abattages pour Pâques en 2019. Depuis le début de l’année, les abattages irlandais restent plus élevés que la même période en 2019, qui étaient particulièrement faibles, malgré une baisse notable des réformes d’ovins adultes. En semaine 16, le commerce d’ovins continue de gagner du terrain à la suite d’un resserrement de l’offre.

Le 22 avril, la Commission européenne a annoncé la mise en place d’une aide au stockage privé en cas d’engorgement de certains marchés. Le risque de voir les marchés des divers producteurs européens de viande ovine s’encombrer considérablement est donc bien réel. Ces mesures permettraient de retirer temporairement des produits du marché. En détail, il s’agît d’une aide de 20 M€ pour le stockage privé de 36 000 t de viande ovine dans une période de 150 jours maximum. Les pays exportateurs comme l’Irlande ou le Royaume-Uni pourraient être davantage concernés, leurs difficultés pour écouler la viande ovine en ces temps de crise étant double : baisse des achats des ménages et baisse de la demande des pays clients.

Espagne : la demande des pays arables pour le Ramadan est une aubaine en cette période compliquée

Alors que la demande en viande ovine s’effondre en Espagne en raison de la pandémie de coronavirus et de la fermeture consécutive de l’industrie hôtelière, les agriculteurs sont rivés sur le Ramadan et le Festival de l’agneau, qui se déroulent entre avril et juillet. L’export d’ovins vifs donne un peu d’air aux éleveurs espagnols, durant cette période particulièrement compliquée.

Selon le magazine El Vigia, les exportations de bétail en partance du port de Carthagène ont augmenté de 35% au premier trimestre 2020. Les principales destinations restent la Libye, le Liban, l’Algérie et depuis cette année la Jordanie et l’Arabie Saoudite (accord pour plus de 100 000 agneaux espagnols/an). Des expéditions massives ont aussi été effectuées vers ces mêmes destinations depuis le port de Tarragone.

Après Pâques, en semaine 16, le marché espagnol est encore très affecté par la fermeture des restaurants, la baisse de la consommation intérieure et la baisse des exportations, notamment celles destinées aux marchés européens. Mais, la demande semble s’améliorer : le marché français, bien que toujours perturbé, aurait augmenté sa demande et les exportations en vif permettent d’écouler un peu d’offre. Les hypermarchés du Sud-Ouest font en effet état d’une forte présence d’agneaux espagnols (en plus des Lacaunes) dans leurs rayons.

Toutefois, les pays du pourtour méditerranéen rencontrent les mêmes difficultés quant à la consommation en période de confinement : la demande lors des festivités du Ramadan pourrait être inférieure à celle des années précédentes…

Nouvelle-Zélande : ralentissement du rythme de production

Selon Beef and Lamb NZ et Meat and Livestock Australia (MLA), les protocoles sanitaires liés au Covid-19 appliqués par les entreprises néozélandaises auraient réduit de près de moitié les capacités d’abattage, de découpe et de conditionnement de viande ovine (contre 30% pour la viande bovine), ce qui accroît les délais d’attente en ferme des agneaux finis.

Les éleveurs expriment leurs inquiétudes depuis le confinement, notamment concernant les délais d’attente plus longs pour vendre leurs ovins, pouvant aller jusqu’à six semaines dans certains cas. Cela exerce une pression supplémentaire sur les ressources fourragères hivernales.

Selon Jason Grant, président de la fédération des éleveurs du Canterbury, ces délais peuvent s’atténuer car les transformateurs de viande cherchent à augmenter la production au niveau d’alerte 3. Si les usines de transformation trouvent un moyen de travailler à un espacement de 1 m entre chaque salarié, sans les mettre en danger, cela signifierait que plus d’animaux pourraient passer par la chaîne et les abattoirs deviendraient bien plus efficaces. De plus, les usines de transformation de viande offrent un environnement sûr pour travailler en raison des exigences d’ores et déjà strictes en matière de santé et de sécurité.

L’industrie néozélandaise travaille dur pour augmenter la capacité de ses abattoirs, afin de soulager au plus vite les agriculteurs.

Australie : des vols d’urgence pour pallier les vols commerciaux annulés en raison du Covid-19

Selon le Sidney Morninger Herald, en semaine 16, des vols d’urgence remplis de viande d’agneau (45 t) ont quitté Melbourne pour Abu Dhabi. D’autres suivront sous l’impulsion du gouvernement fédéral qui financerait à hauteur de 110 millions de dollars de tels « vols d’urgence » pour palier l’arrêt presque total des vols commerciaux. Le ministre du Commerce a déclaré que ces vols étaient les premiers de quelques 200 à partir pour des destinations commerciales clés, dont la Chine.

Selon MLA, à l’échelle nationale, l’Australie envoie toujours l’essentiel des exportations de viande rouge sous forme de fret maritime : 94% du bœuf et 80 % de l’agneau en valeur en 2019, mais le fret aérien est essentiel pour desservir certains marchés. L’expansion massive du trafic aérien au cours de la dernière décennie a ouvert d’importantes opportunités d’exportation pour la viande ovine australienne au Moyen-Orient : les consommateurs y ont une affinité culturelle pour ce produit mais ont généralement une forte préférence pour le frais et des exigences strictes en matière de durée de conservation, ce qui pose un défi logistique pour les expéditions de fret maritime, plus lentes.

En 2019, 44 000 téc de viande d’agneau chilled ont été exportées par avion vers le Moyen-Orient. En valeur, ces envois se sont élevés à 275 M$, soit 30% des exportations de viande d’agneau chilled (toutes directions et tous types de frets) et 10% des exportations totales de viande ovine australienne.

Article rédigé le 22 avril 2020