Les marchés des produits de l’élevage de ruminants N° 362 Juin 2024 Mise en ligne le 24/06/2024

Alors que les abattages ont été freinés par la pandémie dans ce pays tourné majoritairement vers l’export, le déconfinement généralisé et la réouverture partielle de la restauration à travers l’Europe participe au redressement des marchés depuis plusieurs semaines. Cependant, l’afflux récent de réformes pèse désormais sur les prix. D’après Teagasc, la crise devrait fortement peser sur les éleveurs bovins viande. La fermeture récente du marché chinois participe à l’inquiétude de la filière.

Les abattages ont été freinés par la pandémie

Entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin, 123 nouveaux cas de Covid-19 ont été signalés dans les abattoirs irlandais le vendredi 3 juin par le ministère de la santé irlandais. Ces nouveaux cas portent à 1 048 le nombre total de cas dans les abattoirs du pays depuis le début de la pandémie. Au total, 19 clusters ont ainsi été détectés. Mais la pandémie décline désormais et beaucoup de cas sont désormais soignés ou en voie de rémission. Depuis le début de la pandémie, la maladie a causé de la mort de 1 659 personnes en Irlande (soit 326/million d’habitants, soit significativement moins qu’en France).

Les abattages de gros bovins sont en retrait depuis le début de l’année (-5% /2019) en cumul sur les 23 premières semaines d’après l’indicateur hebdomadaire du Ministère de l’Agriculture. Depuis le début de l’année, deux catégories sont particulièrement affectées :

  • les jeunes bovins (-31% /2019). En anticipation d’un Brexit dur, la production de cette catégorie de bovins avait très nettement augmenté au 1er semestre 2019 au détriment du bœuf castré, exporté traditionnellement au Royaume-Uni. Depuis, les perspectives d’un Brexit moins dur et la réduction des débouchés vers l’Europe continentale en lien avec la pandémie de Covid-19 et les difficultés logistiques ont affecté la production irlandaise de mâles entiers.
  • les vaches (-11% /2019). La contraction des débouchés de la RHD domestique et de l’export pour la RHD et la transformation ont particulièrement pesé sur cette catégorie pendant la pandémie. Ces débouchés représentaient 60% des exportations de viande bovine irlandaise en 2019.

Néanmoins, les abattages sont repartis à la hausse depuis les annonces de déconfinement et de réouvertures partielles de la restauration dans les différents pays clients. En semaine 23, les abattages de gros bovins, et particulièrement de vaches, ont continué à se redresser même s’ils restent inférieurs aux standards des années précédentes. Sur les 4 dernières semaines (20 à 23), les abattages de gros bovins sont cependant encore en retrait (-11% /2019). Même constat pour les vaches (-11% /2019 sur la même période), même si l’afflux saisonnier de réformes a récemment fait pression sur les cours.

Malgré la réouverture partielle des restaurants, les prix des vaches fléchissent

La pandémie semble contrôlée et le gouvernement irlandais a annoncé l’entrée en vigueur en « phase 2 plus » du déconfinement pour le 8 juin en respectant notamment une distanciation physique de 2 mètres : possibilité de se déplacer dans son comté ou jusqu’à 20 kms de son domicile, possibilité de se réunir jusqu’à 6, réouverture de la plupart des magasins à l’exception des centres commerciaux qui n’ouvriront pas avant le 15 juin…

Mais la réouverture des restaurants dépend de la « phase 3 » qui n’est pas prévue avant le 29 juin prochain. A cette période, seuls les restaurants et bars avec service de restauration à table pourront rouvrir. La réouverture complète des bars et restaurants est prévue pour la « phase 4 » du déconfinement, à partir du 20 juillet. Les détails devraient être publiés sous peu. Pour le moment, seules les livraisons et ventes à emporter restent effectives. Mais la filière bovine est bien plus dépendante des évolutions qui concernent les autres pays où elle exporte.

La réouverture partielle de drives de McDonald’s en mai en Irlande, au Royaume-Uni et à travers l’Europe continentale avait fluidifié le marché des réformes irlandaises. Début juin, la chaîne de restauration rapide a annoncé la réouverture de tous ses drives en Irlande. Et partout en Europe, les réouvertures partielles se multiplient. McDonald’s est l’un des plus grands exportateurs de bœuf irlandais en volume. L’enseigne achète environ 40 000 tonnes de viande bovine irlandaise par an et un hamburger sur cinq vendus dans ses points de vente à travers l’Europe est d’origine irlandaise. Enfin, la société a dépensé en 2018 plus de 163 millions d’euros en produits irlandais pour l’exportation vers ses restaurants au Royaume-Uni et à travers l’Europe.

La réouverture partielle de la RHD un peu partout en Europe a donc participé au redressement des cours irlandais depuis plusieurs semaines. Mais une augmentation du nombre de vaches disponibles pour l’abattage, en lien avec la hausse saisonnière des réformes et la présence de stocks sur pieds en ferme, a mis plus récemment les cours des vaches sous pression.

En semaine 22, après quatre semaines consécutives de progression, le cours irlandais de la vache O a perdu 2 centimes, à 2,80 €/kg éc (-9% /2019 ; -20% /2018).

En parallèle, la demande en bœufs et en génisses reste ferme, mais pâtit récemment de l’offre plus étoffée de réformes. La cotation de la génisse R a repris 1 centime en une semaine et 20 centimes en un mois. Elle atteint 3,67 €/kg éc (-8% /2019 ;-13% /2018). Le cours du bœuf R, notamment exporté vers le Royaume-Uni, a perdu 1 centime en une semaine, mais en a repris 19 en un mois, à 3,62 €/kg éc (-7% /2019 ; -12% /2018). En semaine 22, Le différentiel avec le prix du bœuf britannique reste conséquent : près de 29 centimes. C’est 4 centimes de moins qu’en semaine 9 avant les premiers signes de perturbation.

Les effets de la pandémie pourraient peser sur le revenu des éleveurs allaitants

Un rapport des économistes de Teagasc publié fin mai prévoit une baisse importante des revenus dans les exploitations agricoles irlandaises, en particulier dans les fermes bovines viande et lait, en raison de la pandémie de Covid-19. En fonction des scénarii, les revenus des exploitations agricoles irlandaises pourraient globalement diminuer de 0,7 milliard à 1,6 milliard d’euros (soit entre -22% et -55% /2019).

Une grande partie de la baisse est liée à la chute de la demande face aux confinements appliqués par les gouvernements du monde entier alors que l’agriculture irlandaise dépend largement de l’exportation. La fermeture de la restauration est particulièrement préjudiciable à l’agriculture irlandaise, le marché intérieur (notamment au détail) étant trop étroit pour compenser la baisse de la demande globale.

Alors que la demande a baissé, les éleveurs n’ont pu ajuster leur offre, les décisions de production étant prises des mois avant la pandémie. Le retard dans l’ajustement de l’offre et la baisse de la demande ont entraîné la diminution des prix à la ferme des bovins. D’après Teagasc, l’accumulation de stocks sur pieds dans les exploitations pourrait handicaper la remontée des cours. Ainsi, les revenus des élevages bovins pourraient être les plus durement touchés, en termes relatifs.

Avant la pandémie, les économistes de l’institution irlandaise prévoyait une légère augmentation des revenus des exploitants allaitants et une légère baisse des revenus des engraisseurs en 2020. Dans le scénario le moins défavorable (une baisse des prix de -10%), les revenus des exploitations allaitantes chuteraient de -39% à 5 700 €/exploitation et de -41% pour les engraisseurs à 8 900 €. Dans le scénario le plus défavorable (une baisse des prix de -20%), les revenus chuteraient à 2 100 € en moyenne pour les exploitations allaitantes et 3 900 € pour les engraisseurs.

Aujourd’hui, à la vue de la remontée des prix constatés depuis plusieurs semaines, ces scénarii semblent désormais assez pessimistes. L’intensité de la perte de revenu des éleveurs irlandais dépendra de la reprise des marchés et des prix mais surtout du maintien du contrôle de la propagation du virus en Irlande et à travers le monde.

e : estimation = estimation hors Covid-19. Prix bovins finis : +4% /2019. Prix bovins maigres : +2% /2019. Production : -1,5% /2019.

s1 : scénario 1 = Prix : -10% /2019.

s2 : scénario 2 = Prix : -15% /2019.

s3 : scénario 3 = Prix : -20% /2019.

Coup de frein sur les exportations : les flux vers la Chine interrompus

Sur le 1er trimestre 2020 intégrant les premières restrictions liées à la pandémie, les exportations irlandaises de viande bovine réfrigérée et congelée ont été en net retrait à 113 300 téc (-9% /2019 et -1% /2018). Les destinations habituelles sont en baisse : Royaume-Uni (-19% /2019 à 50 400 téc), Pays-Bas (-15% à 10 400 téc), France (-17% à 9 200 téc) ou Italie (-18% à 7 100 téc). l’Irlande mise sur la diversification.

Les opérateurs irlandais misent beaucoup sur le marché chinois pour se relever de la crise du Covid-19. Or, un cas d’ESB atypique a été détecté mi-mai en Irlande sur une vache limousine de 14 ans. Le 22 mai, le Ministère irlandais de l’Agriculture annonçait la fermeture temporaire du marché chinois à la viande bovine irlandaise. Si la détection d’un cas d’ESB atypique n’aura pas d’effet sur le statut de l’Irlande (« risque contrôlé ») à l’OIE, cette suspension est conforme au protocole convenu avec les autorités chinoises : les autorités irlandaises ont soumis un rapport au gouvernement chinois. Les exportations vers la Chine avaient déjà été affectées par la pandémie de Covid-19 ce qui n’avait pas empêché d’envoyer plus de 3 000 tonnes de viande bovine irlandaise vers la Chine sur le 1er trimestre de 2020.

L’intérêt de l’Irlande pour le marché chinois est légitime. Depuis le début de l’année et malgré la crise qui a affecté la 2ème puissance mondiale, les importations chinoises de viandes atteignent des sommets. D’après les premières données disponibles, les importations chinoises de viande sont restées à des niveaux extrêmement élevés en avril 2020, avec plus de 2,4 milliards d’euros dépensés pour les achats cumulés de viandes de porc, de bovin, de volaille et d’ovin (x2 /2019).

En volume, les importations cumulées des quatre principales catégories de viande ont atteint 836 000 tonnes en avril 2020 (+80% /2019). Pour la viande bovine, les principaux fournisseurs sont le Brésil, l’Argentine et l’Australie. D’après les douanes chinoises, les importations chinoises de viande bovine brésilienne ont atteint 242 000 tonnes en janvier-avril (+140% /2019) et les importations en provenance d’Argentine 153 000 tonnes (+62% /2019). Plus loin dans le classement, les envois de l’Irlande sont également en hausse avec plus de 4 000 tonnes expédiés vers la Chine entre janvier et avril (avant la déclaration du cas d’ESB atypique).

Pour le moment, les exportations de viande bovine irlandaise vers la Chine restent suspendues. Il appartient aux Autorités chinoises de permettre à l’Irlande de reprendre les exportations. L’année dernière lorsque le Brésil avait connu un cas similaire d’ESB atypique, la suspension n’avait duré que deux semaines après que les Chinois avaient examiné le rapport soumis par les autorités brésiliennes.

Les organisations agricoles demandent que les exportations irlandaises vers la Chine reprennent le plus rapidement possible. Selon le président de l’IFA, Tim Cullinan, « il ne devrait pas y avoir de retard pour retrouver l’accès [au marché chinois] ».